La place Delafolie par Paul Hermant

La Place Delafolie est un grand espace vide qui ne dessert qu’une supérette appelée curieusement « Le Mutant », on y trouve également une salle des sports et si on marche plus loin et que l’on monte un peu, on accède au terrain de football.
Il est urgent de réaménager la place Delafolie. Les voitures y roulent trop vite quand elles vont vers la Poste. Et puis, c’est un vaste lieu désert qui n’accueille le marché que le dimanche matin et la kermesse aussi, de temps en temps. On y dépose fréquemment des déchets.
Les gens d’Auneuil se demandent bien quoi faire de la place Delafolie, ils ne sont pas trois mille à Auneuil, c’est près de Beauvais, pas loin de Gisors aussi, et Paul Delafolie est une petite notoriété locale de ce gros bourg picard qui, si on observe bien ses maisons ouvrières et ses corons, est tout en rouge, jaune et noir, c’est la couleur des céramiques qu’on y fabriquait jusque vers la fin du vingtième siècle. Aujourd’hui toutes les fabriques sont fermées et la place Delafolie est vide. C’est dommage qu’il n’existe pas de buraliste, sur la place Delafolie à Auneuil. Peut-être qu’il distribuerait les vignettes Panini Skyzos.
Lillo Canta m’a dit, ce serait bien que tu fasses quelque chose sur la place de la folie aujourd’hui. Hé bien, Lillo, je ne peux pas dire mieux. C’est la seule place de la folie que j’ai trouvé. Et encore, tu l’auras noté, s’agit-il d’un patronyme. La toponymie ou, pour mieux dire, l’odonymie qui est la science du nom des rues, possède bien des rues du Bonheur, du Charme ou de la Beauté, elle ne dispose pas de rues de la Folie en trois mots, ou bien de la Peur, par exemple, pas plus que des rues de l’Autre ou de l’Etranger et dans les nouveaux quartiers aujourd’hui on croise partout des sentiers des Alouettes, des avenues des Perdrix ou des chemins des Mésanges : nommer reste un exercice périlleux.
Et l’on prĂ©fère aujourd’hui urbaniser comme les Hollandais le faisaient et comme les AmĂ©ricains l’ont fait Ă  leur suite : des angles droits coupant des rues droites, il est plus aisĂ© de donner des noms conformes Ă  ce qui est rectiligne, Les rues n’ont plus de recoins, plus d’angles morts, Ça facilite les rapports de force, Il n’y a plus d’amoureux, plus de bancs publics, c’est une vieille chanson de Bernard Lavilliers, la Grande MarĂ©e, et non, il n’y a pas cela, mais il y a des rues qui ont des noms d’oiseaux.
Et les zones de turbulence sont désormais celles que l’on trouve au pied des grappes d’immeubles tours où tous les vents coulis s’engouffrent et où même les oiseaux finalement se perdent. Ce sont les seules vraiment licites en ville. Elles nous donnent froid, le rhume et la mesure du rapport de la force. Quant aux bancs publics, on voit ici et là que le design se charge du dos de celui qui voudrait s’y allonger. Il faut imaginer ici les bureaux d’architectes et les appels d’offre. Faites nous s’il vous plaît un siège sur lequel s’asseoir serait inconfortable, dormir impossible. Vous pouvez faire ça ? Pas de problème, on le fait tous les jours.
Mais il faut imaginer surtout qu’il n’y a plus aujourd’hui d’espace public qui se construise sans le souci de sa propre sécurité, c’est-à-dire dans la séparation du semblable et la tentation de l’identique. On voit par exemple, dans les villes, de plus en plus de places publiques vides, planes, sans obstacles, sans recoins, observables en stationnant quelques instants, avec un regard circulaire et un gyrophare, aisément contrôlables, aux mêmes petits pavés, au matériel d’éclairage identique, à l’aménagement comparable à tellement d’autres places comparables, de sorte que nous sommes partout à la même place, ces places ont beau être dites publiques, elles nous rendent à la fois communs et confondus. Et pourtant tellement insulaires. On pourrait les appeler comme ça : des îles publiques. A moins bien sûr que ces places vides, on ne décide finalement de les nommer toutes : « Place De la Folie ».
Il y a quelques jours, je faisais quelques pas avec la marche des chômeurs, partie du Luxembourg pour venir à Bruxelles, lors de ce week-end européen sur la précarité. Parce que la précarité, on le sait, est ces temps-ci sous présidence belge. Ces chômeurs et aussi ces sans abris avaient choisi de se déplacer. C’est-à-dire d’aller vers une autre place. Ou de changer la leur. Ils avaient adopté pour cela la seule position qui tienne, la position debout. Six jours de marche, donc, partis du village de Humain, c’est près de Rochefort, pour aboutir aux marches de la Bourse à Bruxelles. Une marche vers des marches, de Humain à la Bourse, ça dit beaucoup de ce qui est laissé au mouvement, de comment le cheminement se fait, de comment quand on marche on fabrique du temps, sans doute, des images, bien sûr, mais aussi des mots. Se déplacer, trouver sa place, c’est aussi aller d’un mot à l’autre.
« Je prends mon malade en patience », disait Vincent, la dernière fois Ă  la Traversière. La transgression du lapsus Ă©veille le mouvement : on se dĂ©place d’une image mentale Ă  une autre. Du mal au malade, du malade Ă  la patience et de la patience Ă  la rĂ©sidence, par exemple, pour ce qui concerne mon propre cheminement. Vincent qui a donc mal, qui est donc malade, qui est donc un patient est aussi rĂ©sidant Ă  la Traversière, c’est-Ă -dire aussi que le mot qui dit sa place est dĂ©jĂ  problĂ©matique. Comment en effet Ă©crire rĂ©sidant ? Avec un a ou avec un e ? Est rĂ©sidant avec un a celui qui habite dans son pays. Est rĂ©sident avec un e, celui qui habite un autre lieu que son lieu d’origine. Quand on habite son propre pays, mais dans un autre lieu que son lieu d’origine, comment alors Ă©crit-on son nom ? De temps en temps, l’orthographe et la grammaire renvoient aussi Ă  l’architecture intĂ©rieure et Ă  l’amĂ©nagement de son propre territoire. Et ce rĂ©sident Ă  deux graphies, cet homonyme qui n’est pas synonyme, mais qui dit bien pourtant comment il s’agit de toute manière d’être identifiable quelque part, fait partie des coins sombres, des plis, des recoins, des angles morts d’une langue qui n’est ni plane ni vide, qui contient ses propres obstacles et que l’on ne peut contrĂ´ler.
A une époque où le souci de sécurisation de la place publique invite à criminaliser toutes sortes de non conformismes et à faire de chaque inadaptation un diagnostic clinique  — à activer celui-ci comme à désactiver celle-là par exemple ou à amalgamer maladie mentale et délinquance par un autre exemple—, à un moment donc où certains mots ne nomment plus rien que leur propre insuffisance devant le réel, il est extrêmement rassurant de se dire que ce sont par la folie que revient le souci de l’organisation de la communauté, du vivre ensemble et du bien public. C’est, peut-être, parce qu’ici l’on aura pris à cœur de chercher quelle architecture réserver au corps, aux mots, aux maux, au temps et à l’espace quand ils vont ensemble que nous saurons comment mieux habiter demain. C’est Lucien Bonnafé qui disait cette phrase célèbre : « On juge le degré de civilisation d’une société à la manière dont elle traite ses fous, ». Eh bien, c’est le contraire. On juge le degré de civilisation d’uns société à la manière dont elle est traitée par ses fous.

Paul Hermant, intervention orale lors de la journée anniversaire de l’asbl La Traversière, 29 octobre 2010

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